Le feu brûle encore

Huit semaines depuis la chirurgie. Treize semaines que je suis arrêté. Je pense avoir été très attentif et sensé dans ma manière de gérer cette blessure. Cédric Berrest, qui est celui qui me connaît le mieux quand il s’agit d’aviron (mais pas que!), serait certainement surpris de ma patience jusqu’à présent. Il est probable que je vieillisse et que la sagesse accompagne les années. Qui sait ?

Faire face et surmonter la blessure est très probablement l’une des expériences les plus difficiles pour un athlète. C’est en tout cas l’une des plus difficiles que j’ai eu à affronter. Je me suis aperçu que cela était comparable en beaucoup d’aspects à ce que j’ai pu vivre comme cauchemar en 2012 à Londres. Pourquoi cela ? Parce que cela fait douter, douter de soi, de sa capacité et de son aptitude à accomplir quelque chose. On se sent faible et tellement vulnérable. Tout votre monde, que vous avez passé des années à construire, s’effondre et disparaît soudainement.


Tout d’abord, vous êtes triste et vous avez peur. Puis cela tourne à l’impuissance et à la honte pour finalement faire place à cette colère intérieure qui ne vous lâche pas. Pas une « mauvaise colère ». Non, plutôt cette voix qui résonne et qui dit « plus jamais ». Personne n’aime être blessé et je ne fais pas exception à la règle. Mais le doute subsiste. Pourrai-je ramer de nouveau ? Serai-je capable de pousser de nouveau mes limites au delà du raisonnable pour performer à haut niveau ? Il y a deux semaines, je m’éloignais du ponton en donnant mes premiers coups de rame depuis la chirurgie et je n’osais pas aller sur l’avant et compresser mes jambes et mon dos. Puis-je encore faire confiance à mon corps ? Il semble si rouillé et si peu en forme. Le corps est une formidable création. Petit à petit, la confiance grandit et la machine se remet en route. Le bateau prend de la vitesse. Le rythme cardiaque descend enfin. Aucun signe alarmant. On ajoute les choses pas à pas. Je peux désormais ramer, faire du vélo, de la musculation et bientôt un peu d’ergomètre. Mais les questions continuaient à me trotter dans la tête. Pourquoi continuer à se battre comme ça ? As tu quelque chose à prouver ? Tu étais à terre, tu devrais être heureux de pouvoir marcher. Mais je me bats pour courir et même essayer de voler. Je me suis alors posé cette question : « pourquoi fais tu cela alors que tu fais face à une montagne de travail et de difficultés ? ».

 

Une fois de plus, j’ai trouvé ma réponse dans une situation très similaire à celle de 2013 alors que j’avais perdu la foi en ce que je faisais et que je doutais fortement quand à un retour à l’aviron. J’avais fait le voyage à Séville pour le Championnat d’Europe et je regardais les courses depuis le pont surplombant le bassin. Et j’ai ressenti ce feu intérieur. Je voyais passer les bateaux et les rameurs se battre coup pour coup. J’ai vu passer mes coéquipiers français et je voulais au plus profond de moi être dans le bateau. Je suis revenu. Cela m’a pris des mois après une année off mais je suis revenu.
Mes coéquipiers courraient le weekend dernier aux sélections à Burnaby (Spring Trials) et j’ai ressenti la même chose. Je voulais tout d’abrd prendre le ferry et aller regarder quelques courses. Je n’ai pas pu. Je ne veux pas regarder les courses. Je veux être au départ et ramer de nouveau en ayant la chance de donner le meilleur de moi-même. Au plus profond de moi, le feu brûle encore et je commence à me sentir comme un lion en cage. Certainement un bon signe.

 

Cette nouvelle expérience de vie m’aura appris une chose et surtout donné une réponse à ma question : « J’aime ce que je fais ». La passion est le moteur n°1 de la performance. Les Beatles avait peut-être raison alors : « All You Need Is Love ».

Donc une fois de plus, je suis de retour. Attention au feu !

 

L'aventure continue...