Un pas après l'autre

J’ai pris du temps avant d’écrire cet article car il est des moments dans la vie qui sont parfois difficiles à exprimer. Ils nous ramènent à nos plus profondes peurs, à nos angoisses ou tout simplement à notre condition fragile d’Homme. J’ai longtemps cru que la seule chose qui importait était de faire avancer mon bateau le plus vite possible sur 2km. Ma vie a tourné et tourne autour de ça. J’ai fait des choix de carrière universitaire et professionnelle pour vivre cela de façon plus intense. J’ai su saisir des opportunités qui se présentaient à moi pour aller toujours plus loin dans cette démentielle spirale du haut niveau où rien d’autre ne compte que l’extrême dépassement de soi. Je pensais avoir eu des hauts et des bas.

Des victoires et des défaites. J’ai eu des saisons plus simples que d’autres. Des coups durs et des moments de pure joie. J’aime ce que je fais. J’aime vivre mon sport à 100% car cela me donne l’impression d’être quelqu’un qui excelle avec un but chaque matin quand le réveil sonne à 6h30. La réalité m’a rappelé que l’aviron n’est qu’une partie du chemin et que lorsque les vrais choix de vie arrivent, tout cela est bien petit en comparaison. Le plus dur était à venir.


Après des semaines d’arrêt cette saison du fait de mon dos qui me joue des tours, me voilà de nouveau arrêté en Janvier comme je l’expliquais dans mon dernier article. Un coup dur de plus mais je me suis battu pendant des semaines pour revenir petit à petit. Cela était lent mais j’avais bon espoir. Le vendredi 6 février, je venais de recevoir le feu vert pour faire des séquences de 10min de vélo. J’avais toujours une pointe dans le dos mais rien de bien violent. Dans la nuit du 6 au 7 Février, à 4h du matin, j’ai toussé, simplement toussé. Le reste ? Je ne m’en souviens pas vraiment. J’ai hurlé et me suis évanoui de douleur. J’ai cru que ma jambe venait littéralement d’exploser. Quand je suis revenu à moi, je ne pouvais plus bouger la jambe droite. J’ai fondu en larme, de peur, de rage, de douleur. Paralysé au fond de mon lit, j’ai appelé le 911. J’ai pu être tant bien que mal conduit aux urgences en ambulance où l’on m’a « drogué » pendant plusieurs heures pour que la douleur s’atténue. Après plus de 8h à se croire dans une série médicale américaine, moitié dans un box, moitié dans le couloir, on m’a renvoyé chez moi mais c’est à peine si je pouvais marcher. J’ai alors vécu 13 jours d’enfer chez moi. Aucune sensation du pied droit. Pas de contrôle moteur de la cheville. Engourdissement de la jambe. Des douleurs fulgurantes à me coucher par terre. J’avais l’impression que ma jambe était en feu de l’intérieur. J’ai pu remarcher à coup d’anti douleur avec un pied à demi mort mais le sportif au fond de moi se poussait tant bien que mal à aller de l’avant. J’ai passé des heures en piscine avec le 3ème âge pour essayer de rester mobile. Je commençais même à me faire des amis. Un matin, j’ai regardé les plongeurs olympiques sauter à 10m et je me suis regardé avec mes 2 ceintures de flottaison et ma frite en mousse et je me suis dit « Qu’est ce que tu fous là ? Tu ne peux pas rester comme ça à souffrir alors que rien ne change et à espérer que cela évolue peut-être ». Il me fallait des certitudes. Il me fallait agir et reprendre le contrôle. J’ai pris mon téléphone et c’est un cri de détresse que j’ai lancé pour trouver des solutions. Mes symptômes étaient clairement graves. J’étais à bout. En l’espace de quelques heures et avec les bons contacts, j’étais à Vancouver pour rencontrer l’un des meilleurs neurochirurgiens du pays. Un IRM de contrôle à montrer une grave lésion du disque L4-L5 due à ma toux. La compression du nerf était totale et les risques d’aggravation très importants. Un éternuement, une toux, un faux mouvement et cela pouvait être la paralysie complète de la jambe avec de lourdes séquelles. C’était l’opération ou bien des risques bien plus importants de santé. Une opération du dos n’est pas anodine et j’étais conscient des risques. A l’heure de prendre la décision, l’aviron était un facteur à intégrer mais c’est surtout la question de ma vie future que je me suis posée. Je veux pouvoir me marier sur mes deux jambes. Je veux être capable de porter et de jouer avec mes enfants un jour. La chirurgie est un risque pour ma carrière sportive. Il est possible que je ne puisse plus jamais ramer. Cela est arrivé à certains. Cela est aussi arrivé à d’autres d’être de retour en bateau et de devenir champions olympiques. De plus, cela devenait une urgence. Plus on attendait, plus les risques d’aggravation et les dommages actuels seraient permanents.
J’ai donc été opéré d’urgence le lundi 23 février à 14h30 par une équipe médicale du plus haut niveau au Vancouver General Hospital. Je suis ressorti de la salle d’opération 2h plus tard avec une belle incision et une bonne douleur au dos. Mais je sentais de nouveau ma jambe. Avec les kinés, j’ai pu faire mes premiers pas le lendemain matin avant de rentrer chez moi à Victoria le mercredi 25 février.


J’ai retrouvé le moral et l’envie de me battre pour revenir et peut-être remonter un jour en bateau. J’ai le soutien total de tous mes coéquipiers qui m’ont inondé de messages depuis la Californie où ils sont en stage tout au long de ces journées difficiles. Les coachs sont derrière moi et croient en mon retour. Le plus douloureux est derrière mais le plus dur reste certainement à venir. Rééducation, repos, réapprentissage des mouvements de base.
Lorsque j’étais sur la table d’opération, le dos ouvert, j’ai rêvé d’aviron. Ironie du sort ? Je m’en souviens très clairement. C’était beau, c’était magique. J’étais dans mon skiff, sur un lac d’huile au coucher du soleil. Les sensations étaient limpides. A mon réveil, encore à moitié anesthésié, j’avais les larmes aux yeux et je me suis dit « j’en ai pas fini avec l’aviron, j’en suis sûr ». Je vais me battre et tout faire pour revenir sur les bassins.

 

Shawnigan 450px

 


Un grand merci à tous les gens qui de près ou de loin m’ont accompagné et vont m’accompagner dans cette épreuve. Famille, amis, coéquipiers, chirurgiens, infirmières, docteurs, kinésithérapeutes, et toute l‘équipe de Rowing Canada.

 

« L’aventure continue… »